Volcane, chère humaine

L'amour et la guerre. L'eros, pulsion indicible de vie, la mort. Le jeu, les liens, la maîtrise. La liberté. L'enfance et l'innocence des sens. L'érotisme et la grivoiserie. L'image et le modèle.

24 mai 2009

Le droit de pleurer

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photo : © Ixeo

Mes nuits où tu veilles, ta photo d'identité en noir et blanc dans le petit cadre baroque en argent sur ma table de nuit, il tient au creux de ma main, tu es là.
Mes jours aussi tu veilles.
Mais ça ne suffit pas.

Depuis quelques mois, quelques semaines plus encore, quelques jours si forts, je marche vers toi un peu plus, le sens-tu, oui forcément...Depuis que la lumière m'a éclaté au visage et que j'ai décidé de reprendre la Philo, depuis que j'ai décidé de passer l'Agreg après ces 9 ans de stase, je cours vers toi. ll y a ton sourire car au fond tu n'en as jamais douté - même mes amis n'en ont jamais douté, moi seule j'avais tout enterré et on n'en parle plus, mais non mon destin est toujours là. Il y a ta certitude, ta confiance en moi, inébranlable, plus puissante que tous mes doutes - et derrière toi il y a tous mes hommes, avec leur confiance en moi eux aussi.

Papa je ne sais comment te dire, te remercier de tout ça, toute cette confiance, tout cet amour, tout ce que tu m'as permis d'être, tout ce que tu as permis que je vois dans le regard des hommes, tout ce que beaucoup de femmes cherchent toute leur vie, moi je l'ai depuis toujours, si proche, si tendre, si bon, si sûr, si concret, si évident. La force la maîtrise la puissance. La tendresse la confiance la douceur.

Quand tu es mort j'ai du faire front très vite, j'ai mordu la poussière et j'en ai senti le goût, j'ai senti que si je l'avalais j'allais m'étouffer, il fallait vivre tu comprends, coûte que coûte, c'était trop atroce, trop vide, trop terrible sans toi, j'ai été celle qu'il fallait, celle que la vie exigeait, celle que tu voulais : je me suis relevée. Mais quand ils ont jeté les pelletées de terre sur la boîte en bois, quand les mains pâles ont jeté ensuite sur la terre frâiche les pétales de roses rouges, là tu vois c'était insoutenable, je me suis étranglée, j'ai hurlé, on m'a mis la main devant la bouche, on m'a serrée de toutes parts pour pas que je casse tout, pour pas que j'aille arracher la boîte de la terre et l'ouvrir et me mettre dedans avec toi mon amour de Papa. Alors j'ai ravalé mes larmes qui ne servaient à rien, j'ai tout mis dans la tombe, enfin tout ce qui venait de toi, la Philo, mon nom, mon esprit, et j'ai accepté qu'ils installent la pierre noire dessus.

Aujourd'hui on ne m'empêchera pas de rouvrir le tombeau et de te sortir de là putain. Aujourd'hui je te rejoins, mais pas dans la mort car la mort n'existe pas. Aujourd'hui je te rejoins dans ce qui est éternel et que tu m'as transmis, aujourd'hui on ne m'empêchera plus d'être ta fille et de porter ton nom jusqu'aux étoiles s'il le faut rien que pour te faire sourire. Aujourd'hui il n'y a plus personne entre toi et moi, juste un peu de vide, de non-être...mais Plotin ne m'a-t-il pas appris que le non-être n'est pas ?

Parce que les nuits et les jours ne suffisent pas sans toi, parce que le bonheur, les plaisirs, les rires, les joies, tout ce qui m'est donné c'est vraiment dur sans toi, parce que ça me pèse de pas pouvoir te raconter toutes mes histoires comme avant au café tu te souviens, pour toutes ces raisons je viens vers toi. Et plus rien ni personne, pas même la Camarde, ne pourra m'en empêcher.

Aujourd'hui enfin j'ai le droit de te pleurer.

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21 mai 2009

Milano-Centrale

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photo : Marianna Lopizzo

La gare Centrale de Milan n'a pas changé je trouve, je descends du train, c'est le matin, j'ai pris le train-couchettes comme autrefois forcément. Je ne sais pas qui m'attend, c'est un inconnu, on m'a juste dit qu'il serait au bar à 9h et me montrerait sa carte. Je ne me suis pratiquement pas maquillée, j'aime pas me maquiller quand j'ai pas pris ma douche, juste mis un gloss foncé sur les lèvres et un peu de poudre sur le visage, je porte un jean taille basse et une blouse en voile blanc un peu transparente, mon sac à main et ma petite valise.

Au bar de la gare y a pas grand monde, deux vieux devant leur cappuccino et un couple qui prend son petit-dej sur le pouce, je cherche mon contact des yeux, le barman me demande ce que je veux, je prends un café serré, au moins ici je suis sûre qu'il est exactement comme je l'aime, même dans un simple bar à la gare.
- Ciao !
Il est là c'est lui, pas très grand, les cheveux bruns, le regard sombre, pas beaucoup plus âgé que moi, je lui tends la main et lui dis en Français :
- Vous n'êtes pas italien pas la peine d'en faire des tonnes avec moi, on y va, j'ai hâte de revoir la ville, je vous suis.

Impossible de me souvenir de la fonction réelle de cet homme dans mon rêve : est-il journaliste, diplomate, partenaire de ma société, ami de ma famille, impossible de me souvenir. Il m'a fait monter dans une grande voiture couleur crème, une Mercedès ou une BM je sais plus, moi quand je regarde un homme conduire je sais comment il touche une femme, durant tout le voyage je suis restée scotchée à ses mains et j'ai répondu par monosyllabes à ses questions. A la fin il s'est tu, il devait en avoir marre de parler dans le vide. J'ai revu Milan la belle, toujours aussi séduisante, le Dôme, les galeries, les boutiques de luxe, les trattorie encore fermées à cette heure, tout me revient comme un coup de poing, un coup de sang, je tiens plus assise sur mon siège, j'ai le feu, j'en peux plus.
- On s'arrête quand ? J'ai envie de vous.

Je me souviens plus de sa réponse exacte mais il a dit un truc comme quoi il préférait qu'on se tutoie et qu'on n'avait pas 60 ans. Ensuite il s'est garé dans un parking non loin du château des Sforza, je me souviens qu'on est passé devant Santa Maria delle Grazie, et aussi devant la Standa, le grand magasin de Milan. Ensuite je me souviens de ses mains qui me déshabillent sur la banquette arrière, exactement comme je sentais quelques instants avant sur le volant, à la fois très douces et un peu brutales, j'ai souri et je l'ai même pas aidé, après tout j'étais pas là pour bosser. Il a fini par y arriver mais il m'a laissé mes sandales à talons, faut dire que la bride est super dure à mettre et à enlever. J'étais toute nue dans la voiture je me suis dit qu'il fallait faire vite et je suis montée sur lui, je me souviens du râle de plaisir qui lui a échappé quand il m'a pénétrée, puis de plus grand chose vu que dans le rêve j'ai mis le turbo, j'y suis allée comme une brute, je l'ai massacré de plaisir sur la banquette jusqu'à ce qu'il vienne, je le voulais, fallait fêter mon retour à Milan. Ses mains sur mes hanches c'était délicieux, comme un étau et comme une caresse à la fois, comme un ordre et comme une prière, j'ai mordu ma lèvre inférieure quand j'ai joui, sinon j'aurais hurlé tellement c'était bon, je me souviens du goût de mon sang sur ma lèvre.

Ensuite je me vois entrer derrière lui dans un vaste hall de réception tout blanc, du marbre, des vitres, de la lumière, est-ce un hôtel, un appartement, une ambassade, je ne pourrais dire. Tout ce que je sais c'est que le temps ne m'a rien pris, tout à l'heure j'irai faire les boutiques, cet aprem j'irai au cimetière sur la tombe de Papa, je lui raconterai tout ce qu'il sait déjà et je sourirai dans mes larmes. Ensuite je me réveillerai heureuse et rassurée : Milan n'est pas morte, en avion c'est juste une heure, mais je préfère prendre le train-couchettes comme avant.

Ne pas oublier de remercier mon contact.

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15 mai 2009

Jeunesse lève-toi !

"Ce qui nous fait vieillir ce n'est pas de prendre de l'âge. C'est de déserter notre idéal"

Douglas Mac Arthur (Général américain, 1880-1964, in Normal Instructor & primary plans)

Elle est là, debout et fière, les bras croisés sur sa petite poitrine provocante, la chevelure indisciplinée qu'aucun brushing ne peut lisser, ses boucles folles volent dans le vent, ses yeux très sombres défient du regard, elle est là, elle n'a jamais abandonné, elle ne m'a jamais laissée tomber ma jeunesse. 

On dit de moi que j'ai un corps d'ado, que ni le temps ni mon unique grossesse n'ont entamé, j'en ai toujours été fière mais je me demandais à quoi il servait à part être belle à regarder. Comme ma santé de fer malgré les petits bobos de la vie : fragile en apparence mais très dure et résistante dans le fond, du genre à faire la fête la veille de mon entrée à l'hosto pour mon ulcère quand Papa est mort (résultat une hémorragie interne ok...), ou encore, un mois après mon accouchement, raz-le-bol de faire abstinence, on reprend les grandes manoeuvres, vas-y tu peux y aller à fond, ça va je suis pas en sucre, mais non j'ai pas mal, tu veux de l'aide ?!...

Ce midi je viens de tomber par hasard sur un article dans un gratuit parisien : la jeunesse ça fait peur, c'est mal vu, ça dérange. Je le savais un peu mais pas à ce point, les chiffres sont frappants : les adultes pensent que 80% des jeunes sont mal dans leur peau alors que seulement 32% des jeunes reconnaissent être en difficulté avec leur corps ; et quand 70% se déclarent satisfaits de leur vie, les adultes gambergent ferme, estimant que 27% uniquement des jeunes sont heureux !...L'article conclue que la moitié des Français ont une image négative des jeunes entre 15/25 ans. Je me souviendrai toujours des vieux résidents de notre immeuble bourgeois quand j'ai rejoint mon homme, de leurs regards méprisants sur moi, un pauvre vieux con m'avait même prise pour une étudiante-pute...lol...j'avais pas le droit au bonjour, enceinte on me tenait pas même la porte. J'ai foncé dans le tas, arrogante et méprisante, ma puce à la main pour qu'elle comprenne comment le respect ça se gagne : aujourd'hui ils y vont du "Bonjour Madame, comment-allez-vous, et la petite elle veut des bonbons, attendez je vous tiens la porte Madame c'est la moindre des choses..." De vrais toutous les vieux, matés !

J'ose pas trop y croire à l'Agreg vus les chiffres et puis neuf ans me séparent de mes études. Mais si je l'obtiens ça signifie que j'enseignerai au lycée dans les premiers temps au moins, avant d'enseigner en fac, ça signifie que j'en aurai fini avec ces gros cons qui ne pensent qu'au fric et à la réussite, "les gagnants" de notre cher Président vous savez, j'aurai juste la jeunesse en face de moi, celle que je porte en moi, celle que j'ai jamais quittée...La belle, la révoltée, la fragile, la dure, la désillusionnée, la paumée, la violente, la solitaire, celle qu'on baillonne et qu'on enferme, celle qui fait peur et qui fait mal. Et cette perspective est un pur soulagement, parce que les imbéciles assis sur leur tout petit pouvoir et leur tas de thune, leur situation acquise à force de compromissions multiples, moi ils m'écoeurent - et je les trouve encore plus mal dans leur peau qu'un ado plein de boutons en phase de perdre son pucelage. Eux ça fait un bail qu'ils ont tout perdu, y compris leur âme. La mienne je l'ai jamais perdue, mes addictions étaient là pour veiller sur ma jeunesse : le sexe, l'écriture, la philo, l'anti-capitalisme.

Elle sourit, elle sait que ce sera pas facile, un jour Papa est revenu du lycée bouleversé, il avait évité une balle, une de ses élèves amoureuse de lui et qui s'était interposée l'avait reçue à sa place et était à l'hosto. Elle n'est pas utopiste, les jeunes c'est pas des anges, elle est juste réaliste : un jeune con c'est toujours moins grave et moins gonflant qu'un vieux con. Et puis y a quand même plus de chance qu'il évolue. Elle est heureuse parce qu'elle a enfin gagné : tempus fugit, ok on verra plus tard avec la rose de Ronsard et tout ça, moi je ne parle qu'au présent et j'ai encore tous mes pétales.

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12 mai 2009

A little girl in love

Hier midi j'ai déjeuné avec mon patron mon amant, j'ai tenu à l'inviter pour une fois, j'étais fière et je me sentais une petite fille à la fois c'est bizarre, j'ai compris pourquoi on me prend toujours pour son assistante ou sa secrétaire depuis que je travaille avec lui, y a pas que la différence d'âge et le fait que je fais très jeune, c'est pas non plus forcément à cause de mes fringues, lui-même n'est plus en costume-cravate depuis longtemps, je l'ai dévergondé. C'est juste qu'à côté de lui ça crève les yeux qu'il me saute me fait l'amour comme un dieu, enfin je veux dire ça crève les yeux que je suis folle de lui, que je supporte son sale caractère, ses sautes d'humeur, ses terribles gueulantes, et tout le reste qu'aucune commerciale pourrait supporter, juste parce que je l'aime voilà. Et l'inverse aussi crève les yeux : que lui le grand méchant loup, le gros dur, il supporte la petite glandeuse, la syndicaliste, l'irrespectueuse, juste parce qu'il craque pour son petit cul, ses petits seins et ses beaux yeux.

J'ai dit voilà je crois, enfin non je sais...que dans ma pauvre carrière professionnelle si pitoyable, mes années avec toi ici ce furent les plus belles tu sais je t'aime alors merci, et donc voilà si tu veux que je reste je resterai. J'ai encore parlé longtemps sur le sujet et puis je me suis tue.

Il m'a regardée longtemps je voyais bien qu'il était ému lui aussi même s'il le montrait pas et flatté de mes larmes retenues, et fier de ce que je lui offrais disais. Il m'a répondu que mon comportement m'honorait, qu'il me reconnaissait bien là, ma façon de faire les choses proprement et avec dignité. J'en étais confuse. Il m'a dit que je devais suivre ma voie, qu'il pensait en outre que j'étais en mesure d'avoir l'Agreg car je semblais enfin toute dirigée vers mon but et prête à mobiliser toutes mes capacités pour l'obtenir. Et puis il a parlé de Papa. Il m'a dit que tant que je ne réaliserais pas ça, ce chemin que j'avais choisi à 18 ans et peut-être même avant, que j'avais offert à mon père, je ne pourrais jamais me réaliser vraiment au niveau professionnel, comme si cette étape était une condition nécessaire, pas forcément suffisante...mais nécessaire.

J'ai baissé les yeux, comment il a vu ça ?...Il m'a dit aussi que si j'ai l'Agreg on ira déjeuner chez Lapérouse - Papa m'avait invitée chez Lapérouse quand j'ai eu mon Bac, là mes yeux se sont remplis de larmes à nouveau. Lapérouse franchement, je ne pensais plus jamais y aller dans ma vie, et avec tout autre j'aurais refusé de toute façon, mais avec mon amant... mon patron...mon homme...

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photo : Matthews Dols

Quand on est sortis il pleuvait toujours. J'aurais aimé qu'il me prenne dans la salle du back-office en sous-sol comme parfois, peut-être demain, ou une autre fois ?...Le soir en rentrant à la maison mon dossier de  congé de formation m'attendait. Et puis après c'est pas mon mari qu'est rentré c'est mon amant, quand il s'est approché de moi tout mon corps était en émoi, j'étais plus qu'une toute petite chose, la sienne.

J'ai presque fini le Timée de Platon, j'ai repris soft, ensuite va falloir que j'y aille plus fort quand même, j'hésite entre la Monadologie de Leibnitz ou bien carrément un que j'affectionne pas, Hume par exemple...De toutes façons le programme va pas tarder à sortir et j'aurais plus qu'à me le faire. Je flippe quand même beaucoup car cette fois-ci j'ai le droit que de réussir. Mais la phrase de mon prof de Philo de Term me revient sans cesse : "Ce que vous donnez à la Philo elle vous le rendra au centuple et même plus..." et celle de S. mon fidèle ami depuis le lycée, philosophe et agrégé, qu'il a eue la semaine dernière : " J'étais sûr que tu reviendrais un jour à tes premières amours." En fait je crois que je l'ai jamais quitté mon premier amour, parce que c'est aussi le seul.

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09 mai 2009

Voyageuse sans bagage

Il l'avait repérée dans un bar de l'aéroport, elle buvait un Gini au comptoir on ne voyait qu'elle, il n'avait vu d'elle d'abord que ses longues jambes nues, ses petites fesses moulées dans une mini en jean, et sa chevelure sauvage de lionne brune. Elle portait des bottes courtes en daim, des boots quoi mais lui et le vocabulaire modeux ça faisait deux. Puis elle s'était retournée tout-à-coup, se sentait-elle observée, son regard profond et sombre, presque mélancolique, avait erré un instant sur les quelques personnes attablées devant leur sandwich ou leur café, elle ne l'avait même pas regardé, il se dit qu'elle devait attendre quelqu'un, forcément. Elle était belle, il trouvait pas d'autre mot. Elle avait payé et s'était dirigée rapidement vers les toilettes. Il n'avait pas eu le courage de l'attendre et de lui parler, après tout il décollait dans une heure pour un autre continent.

Quand il la revit il n'était plus si près du départ, dehors la tempête faisait rage, une pluie diluvienne battait à toutes forces contre les vitres de l'aéroport, son vol était retardé de plusieurs heures. Et elle, que faisait-elle ici, feuilletant machinalement une revue féminine, assise dans un des fauteuils rouges d'une salle d'attente, ses longues jambes nues croisées très haut, le regard même pas rivé au magazine ?...Cette fois il s'assit juste en face d'elle et sortit son journal c'était con mais il n'avait rien trouvé d'autre.

- Bonjour, vous attendez aussi l'avion pour Los Angeles, j'ai vu que vous mattiez mes jambes, ça vous dirait d'aller en griller une dehors sous la pluie ?
Elle était là debout plantée devant lui, sans sourire, belle et provocante, ses petits seins arrogants le défiaient sous la veste en cuir et le top moulant, comment l'avait-elle remarqué ?...Il déclina l'invitation cependant.
- Désolée Mademoiselle, je ne fume pas.
- Moi non plus, fit-elle, et un léger sourire éclaira enfin son visage, mais fumer une cigarette sous la pluie avec un homme c'est bon. On fait quoi alors ?
Il en perdait un peu ses mots, est-ce qu'elle voulait juste s'amuser, se moquer de lui, ou bien autre chose, difficile à dire, en tout cas elle n'attendait donc personne ici.
- ...On peut quand même sortir sous la pluie si ça vous dit ?...proposa-t-il en se sentant légèrement con.

Il pleuvait vraiment à verse mais il faisait bon. Ils marchèrent un moment, l'aérogare extérieure était déserte, et malgré le auvent qui les abritait ils ne tardèrent pas à avoir le visage et les cheveux trempés. Il avait terriblement envie d'elle, besoin d'elle aurait même été plus juste, il la soupçonnait de le savoir depuis le début. Mais pourquoi cette marche forcée sous la pluie, il y avait des hôtels pas loin, enfin peut-être se faisait-il des idées il perdait la tête à vrai dire, peut-être ne voulait-elle pas du tout la même chose que lui mais pourquoi la suivait-il alors et où, cela dit parvenu à ce stade il n'était quasiment plus qu'une bête, il était prêt à la prendre là sous la pluie dans un coin.

Elle s'arrêta enfin, sous un escalier en acier dans un renfoncement, où menait-il, autour d'eux il y avait juste la pluie battante, l'acier, le verre, et loin là-bas l'aérogare. Il croisa son regard. Un défi inouï, quelque chose de terriblement provocant - et à la fois une innocence qu'il n'avait jamais touchée. Il la plaqua contre le mur dans le renfoncement sous l'escalier, releva fébrilement sa mini en jean, elle collait un peu à ses cuisses à cause de la pluie, il bandait comme un cheval, c'en était presque douloureux, il s'enfonça en elle d'un coup sec et violent, elle cria dans la tempête, il se souviendrait toujours de ce cri aigu et terrible, comme une libération, une victoire, un triomphe. Il la défonça comme une brute, jamais il n'avait pris une femme comme ça, avec cette bestialité, il n'était plus lui-même, elle tenait bon, elle le défiait toujours de ses yeux très sombres. Elle le défiait encore quand, à bout de résistance, il éclata en elle dans un râle animal, la crucifiant sur le mur de béton.

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photo : Anton Postnikov

Avait-il rêvé ?...L'avion devait avoir décollé depuis plus d'une heure, il chercha du regard la belle voyageuse, personne à côté de lui, il regarda sa montre, il était 19h13, les hôtesses commençaient à servir le dîner. Il n'osa pas s'enquérir sur la jeune femme à la mini en jean, était-elle montée avec lui dans l'avion, elle avait dit qu'elle allait aussi à Los Angeles, mais il n'arrivait plus à se souvenir ce qui s'était passé après que...Pourtant il sentait toujours son parfum sur sa peau, sucré et aérien, léger et très lourd à la fois.

- Bonsoir Monsieur, vos papiers s'il vous plaît.
Il sursauta. Elle était là, debout devant lui très droite dans son uniforme de la gendarmerie aérienne, le regard profond et inquisiteur, sa chevelure de lionne brune attachée en queue de cheval. Seule une mèche qui dépassait un peu de sa casquette pouvait témoigner pour lui seule de son abandon quelques heures auparavant. Résigné et complètement dépassé, il sortit son passeport et son billet. 

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06 mai 2009

Fiat lux

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photo : © Volcane

J'ai pris cette photo sans y penser il y a quelques jours, ce n'est qu'en te la montrant que j'ai compris pourquoi. Toi mon amour, et ton passé. Toi et moi aujourd'hui. C'est des galets de la baie de Somme tu m'as dit, j'ai jamais vu la baie de Somme mais combien je l'ai imaginée grise et mélancolique comme ces galets c'est vrai, et là-bas au bout de la rue la moto c'est une Ducati il paraît, la tienne c'était une Honda 1000, j'y connais rien moi en motos, Big One tu m'as dit. Je suis jamais montée derrière toi c'est mon seul regret. J'aurais aimé avoir peur dans les virages et me serrer très fort contre toi et sentir l'engin frémir sous nos cuisses collées. Tu l'as vendue tout au début pour m'emmener à Tahiti, c'était toi celui qui devait m'emmener à Tahiti, pas les autres.

Quand j'imagine ta vie d'avant, avec l'autre et ta carrière, je vois que du gris. Un jour peut-être tu m'emmèneras en baie de Somme juste pour voir, pour vérifier si j'ai raison quand j'imagine. Je suis venue avec ma palette de couleurs, ma lingerie blanche, rose, bleue, noire, ivoire, rouge, kaki, mes mini, mes jeans moulants, mes petites robes, mes talons, mes bottes, mes bas, mes bijoux, ça a du te faire bizarre toute cette féminité d'un coup, je sais que l'autre ne portait rien de tout ça, que c'était du gris, des brushing, des culottes no-sex comme on dit en riant, du genre de celles que je mets quand j'ai mes règles, et encore, je crois pas qu'elle aurait mis une Petit Bateau ça aurait nuit à son ego.

Je voudrais, non je veux que tu sois heureux. Je peux pas le faire pour tous les hommes ça je sais, même si j'adore les hommes. Mais je le fais pour toi parce que c'est toi, juste toi que je suis venue chercher sur cette terre.

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photo : Valeria Lazareva

C'était trop bon hier, toi seul peux me faire ça, comment tu fais, tu sais tout de moi sans que je te dise, tu m'offres tout ce que je peux désirer jusqu'à ce que je m'offre toute entière et comme tu veux. Je me dépasse, je me surpasse toujours davantage, t'emmener plus loin c'est tout ce que je veux, là dans tes yeux je sombre et me découvre, toujours plus avide et violente, insatiable et extrème, on est au bord de l'abîme, non on est tout au fond déjà, tu me défonces d'une telle puissance que je vais mourir on dirait, mais toujours je t'en demande plus, je suis increvable, terrible, je t'attends.

Au-delà des couleurs qui éclatent en un maëlstrom céleste, au-delà de ma volonté et de ta puissance, au-delà encore du temps et de l'espace, à la vitesse de la lumière, dans cet instant ultime, il y a nos corps embrasés qui s'effondrent, et nos âmes qui atteignent l'Olympe.

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03 mai 2009

J'ai rendez-vous avec lui

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photo : © Volcane

Par la fenêtre grise du RER je regarde filer les banlieues, je regarde le temps qui a passé...Le temps qui a toujours été si clément, si doux, si tendre avec moi, comme les hommes que j'ai connus. Les années ne se comptent pas sur mon corps j'ai de la chance, ni même dans mes yeux ça faut le faire, peut-être que c'est parce que je suis heureuse mais c'est un autre sujet.

Je ne sais plus où je dois aller, j'étais pas faite pour être commerciale ça je le sais, le RER me ramène vers Paris, mais si au fond je sais très bien où je dois aller, Sartre disait que l'inconscient n'est autre que de la mauvaise foi il avait raison, je sais très bien où je dois me rendre...C'est pas facile. Je dois aller là où j'ai raté le rendez-vous il y a 9 ans, je dois aller là où j'avais choisi d'aller par volonté et par passion. C'est comme un rendez-vous d'amour, je sais qu'il m'attend. Je sais que si je l'évite cette fois et pour la première fois de ma vie, j'aurais des regrets. Et moi voilà, je suis une femme qui avance dans la vie le bagage léger, sans regret aucun, alors voilà je crois que je suis obligée d'y aller.

A 18 ans le choix était cruel : les planches ou la recherche. Le théâtre, le public que j'aimais tant depuis toute petite, le monde du spectacle, la complicité, le jeu. De l'autre côté, la Philo, la soif d'apprendre, démesurée et insatiable, la connaissance, la quête inassouvie et forcément solitaire. J'ai choisi la Philo, et la voie royale : la prépa Normale Sup, puis mes diplômes en fac jusqu'au Doctorat. Papa est mort quand je préparais mon DEA : sur la page de garde de mon mémoire il y a écrit, juste au-dessus d'une très belle citation de Plotin, ces mots-là : "à mon père".

Il est temps que je me rende au rendez-vous je crois. Un an après Maman me disait maintenant merde t'es une adulte tu vas bosser, je te paye plus ton loyer, déjà que je me payais tout le reste avec mes petits boulots, là ça faisait trop je pouvais plus continuer ma thèse, j'ai fait commerciale parce que j'aime le contact humain. Mais je ne suis pas commerciale en vrai. Je suis philosophe. Les larmes coulent sur mon visage, je suis une fille de banlieue, je suis venue à Paris pour réaliser ma passion et je ne l'ai pas réalisée, j'ai très mal alors que le RER fonce vers Nation.

Ce matin on m'a appelée pour un défilé samedi prochain j'ai pas pu dire oui j'avais un autre engagement. Alors voilà pour la société y a d'un côté mon physique avec mon petit cul et mes mensurations, et de l'autre mon cerveau avec mes diplômes et tout ça, pauvres cons. Je comprends que c'est pour ça que j'ai raté le rendez-vous aussi...Parce que dans mes recherches je défendais l'idée de l'unité du corps et de l'âme dans l'individu. Et que dans cette société on s'en fout de l'unité c'est juste ton cul ou ton cerveau qui sont intéressants mais les deux à la fois c'est flippant et ça n'intéresse personne...Sauf ceux qui m'ont aimée et qui m'aiment bien sûr.

Le temps est un homme qui m'aime lui aussi, faut croire, je sens bien qu'il me tend une perche là et que je dois pas rater le rendez-vous cette fois, mais mon Dieu que faire, reprendre mes études maintenant alors que je dois travailler pour vivre, que faire ?...Le RER a laissé la banlieue derrière lui, il est entré dans Paris. Mes larmes ont séché, on arrive à Charles-de-Gaulle-Etoile, il est temps que je descende. Papa me tient la main c'est déjà ça, comme quand j'étais petite et qu'on allait à Paris au cinéma, au théâtre, ou à une expo, parfois on arrivait un peu en retard je me souviens, mais on arrivait toujours et au final c'était génial.

La somme de travail sera considérable, et je devrais continuer à faire la commerciale pour mon foyer - je ne suis pas de celles qui laissent leur homme bosser pour tous. Est-ce que c'est faisable, préparer l'Agreg (47 places pour plus de 3000 candidats l'année passée je crois) et reprendre mon Doctorat, travailler, assurer aussi mes heures au foyer pour ma princesse...Putain c'est hard. Mais tout mon être soudain respire, espère, désire, réclame, ordonne...Il m'attend depuis si longtemps, je ne peux pas le décevoir, je ne peux pas fuir encore, je suis déjà tellement en retard : il est temps je crois que j'aille au rendez-vous.

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